Lettre de Lana Payne à la ministre Alghabra

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Monsieur le Ministre Alghabra,

Je vous écris aujourd’hui pour discuter de la grave situation qui perdure dans les aéroports du Canada.

Votre témoignage devant le comité parlementaire des transports, de l’infrastructure et des collectivités le 19 août 2022 a été révélateur. Les allégations de l’opposition selon lesquelles rien n'a été fait pour atténuer le problème sont tout simplement fausses.

Toutefois, la position du gouvernement comme quoi les efforts déployés sont suffisants est elle aussi fausse.

Il est clair pour les membres d’Unifor que ni le gouvernement ni les employeurs n’arrivent à saisir l’origine du problème et que, par conséquent, ils ne parviennent pas à le résoudre.

La pénurie de main-d'œuvre est le fruit d’un certain nombre d’erreurs commises parallèlement par les employeurs et se manifeste par les conséquences suivantes :

  1. La pénurie de travailleuses et de travailleurs qualifiés dans les sous-secteurs à salaires élevés de l’industrie, notamment les contrôleuses et contrôleurs aériens ainsi que les spécialistes de l’information de vol, a été engendrée par les employeurs qui refusent tout simplement d'embaucher et de former un nombre suffisant de personnes pour faire le travail;
  2. La pénurie de travailleurs qualifiés dans les sous-secteurs à faibles salaires de l'industrie, notamment les préposés d’aires de trafic, les bagagistes, les agents de sécurité et les agents, a été induite par des employeurs qui refusent tout simplement d’offrir des salaires et des conditions de travail décents qui rendraient leurs entreprises attrayantes;
  1. Le refus de certains employeurs de simplement avoir recours aux heures de disponibilité de leurs employés, en particulier des pilotes, et leur entêtement à plutôt embaucher des travailleuses et travailleurs temporaires à l’étranger pour combler des besoins qui pourraient être satisfaits par le personnel actuel;
  2. Une dépendance excessive à l'égard de la technologie et des algorithmes qui prive les travailleuses et travailleurs de la possibilité d'utiliser leurs compétences et leurs capacités pour résoudre les problèmes, mais qui les force à subir les frustrations des clients sans avoir le moindre contrôle sur la situation.

 

Tous ces éléments témoignent du peu de reconnaissance qu’ont les employeurs quant à l’importance de l’ensemble des travailleuses et travailleurs pour assurer la prospérité de l’industrie. Les travailleuses et travailleurs sont bien plus que de simples rouages dépourvus de sentiments ou d’expertise. Ils exécutent et font progresser chaque élément du système du transport aérien, manuellement ou à l’aide de la technologie, et méritent d'être traités en fonction de leurs compétences.

Au début de la pandémie, Unifor vous a fait parvenir, ainsi qu'à votre ministère, de nombreuses communications demandant un plan pour la relance du secteur du transport aérien. Vous avez exaucé certains de nos souhaits, notamment la prestation d’un soutien aux entreprises, mais d’autres demandes n’ont pas été satisfaites, comme la nécessité de conserver une certification pour de nombreux emplois dans le secteur, dont les pilotes, les contrôleuses et contrôleurs aériens, ainsi que les agentes et agents de bord, les services de répartition, les contrôles de sécurité, etc.

La loi américaine CARES, par exemple, oblige les bénéficiaires de l’aide aux entreprises du secteur du transport aérien à conserver 90 % de leur effectif, à ne pas recourir à la sous-traitance, à protéger les conventions collectives et à rester neutres dans toute initiative de syndicalisation. Cela explique en partie pourquoi les usagers des transports aériens aux États-Unis ont subi moins de retards et d’annulations.i.

Pour sa part, le crédit d’urgence pour les grands employeurs (CUGE) du Canada exige que « [l]es entreprises désirant obtenir un soutien doivent s’engager à minimiser la perte d’emplois et à maintenir leurs activités commerciales nationales, et doivent démontrer que le financement du CUGE fait partie de leur plan global de retour à la stabilité financière. » De toute évidence, cette exigence du Canada n’est pas très solide et beaucoup plus faible que celle des États-Unisii.

Unifor a soulevé à maintes reprises la question de la qualité de l’emploi dans l’industrie. Les travailleuses et travailleurs de nombreux sous-secteurs de l’industrie, comme les emplois à faible revenu dans les aéroports, se retrouvent dans une situation d’instabilité et d’insécurité permanente. Les employeurs offrent des salaires bas, enchaînent les contrats, se disputent le travail en fonction du coût le plus bas plutôt que de viser le meilleur service qui soit, et obligent ainsi les travailleuses et travailleurs à cumuler plusieurs emplois pour parvenir à joindre les deux bouts. Tandis que la satisfaction des clients se détériore et que les goulets d’étranglement s’aggravent, les travailleuses et

travailleurs du secteur de l’aviation subissent de plus en plus de harcèlement au travail, nombre d’entre eux étant filmés, leur travail faisant l’objet de messages en ligne à cause d’une situation sur laquelle ils n’ont aucun contrôle – à dessein. Ces emplois sont essentiels au bon fonctionnement du système, mais les employeurs les considèrent comme des emplois sans avenir et se soucient peu du bien-être ou de la santé mentale des travailleuses et travailleurs. La situation est insoutenable.

Durant la pandémie, les unités de négociation d’Unifor dans le secteur ont fait face à des négociations avec concession, à des mises à pied de stagiaires, à une augmentation des départs à la retraite et des départs volontaires, à des manœuvres visant à contourner les conventions collectives, et plus encore. Cela n’a rien de nouveau, mais la pandémie a aggravé la situation.

Votre gouvernement a un rôle important à jouer pour relever les normes d’emploi dans le système du transport aérien du pays. Les employeurs nous ont prouvé qu’ils ne font que le strict minimum pour se conformer à la réglementation et maximiser leurs profits, tout en faisant très peu d’efforts pour satisfaire les clients, offrir des conditions de travail décentes ou créer un écosystème prospère pour l’ensemble du secteur.

Pour corriger la situation, il vous faut commencer par relever le plancher dans le secteur du transport aérien afin de garantir un travail décent et l’utilisation du temps, des compétences et des capacités des travailleuses et travailleurs. Voici quelques pistes de solution :

  • Instaurer un salaire minimum décent dans les aéroports du pays. À Toronto, le salaire vital est de 22,08 $ l'heure.
  • Instituer les pleins droits du successeur en modifiant la partie III du Code canadien du travail de manière que, lorsqu’un employeur qui fournit des services à un client cesse de fournir ces services et qu’un autre employeur commence à fournir des services identiques ou similaires au client, cela soit considéré comme une vente d’entreprise.
  • Assurer une surveillance accrue des employeurs afin de garantir que les travailleurs migrants temporaires ne sont embauchés qu’une fois que les travailleuses et travailleurs au Canada se sont vu offrir le travail disponible à des taux de rémunération concurrentiels en regard des classifications d’emploi, et la possibilité d’être formés pour ce travail.
  • Veiller à ce que les employeurs rémunèrent les pilotes temporaires participant au Programme des travailleurs étrangers temporaires (PTET) et au Programme de mobilité internationale (PMI) au même taux que les travailleuses et travailleurs établis au Canada, et à ce que les qualifications d’emploi correspondent aux exigences de qualification du gouvernement du Canada afin de promouvoir la sécurité et la parité.
  • Améliorer le Programme des travailleurs étrangers temporaires en accordant aux travailleurs migrants le statut de résident permanent dès leur arrivée afin de garantir des droits et des protections égaux pour tous et de renverser la tendance actuelle qui permet aux employeurs d’utiliser le programme pour réduire les salaires et les conditions de travail.
  • Élaborer une solution pour mettre fin au problème croissant du harcèlement au travail, notamment en exigeant des entreprises qu’elles assument elles-mêmes la responsabilité des frustrations engendrées par leurs modèles commerciaux et leurs avancées technologiques.

De plus, il est temps que le gouvernement intervienne davantage pour guider le secteur vers de meilleurs résultats pour les travailleuses et les travailleurs et pour les passagers.

La déréglementation a fait naître un secteur hautement concurrent et monopolisé. En général, la concurrence se fait uniquement sur les prix, et les normes de service à la clientèle sont minimes. Ce contexte entraîne une instabilité financière que les compagnies aériennes et les aéroports refilent à leurs clients et à leurs employés, ce qui ne fait qu’accroître l’instabilité et la frustration. Le problème est que les voyageurs ont peu d’alternatives vers lesquelles se tourner s’ils veulent sanctionner une compagnie aérienne pour ses mauvais agissements. Les travailleuses et travailleurs, quant à eux, se tournent vers d’autres secteurs d’activité et les employeurs en ressentent les effets, mais ne font rien pour résoudre le problème.

Tout cela engendre un climat de nivellement par le bas, dans lequel rares sont les acteurs qui voient leurs besoins satisfaits. Le gouvernement doit intervenir et instaurer les règles et les lignes directrices qui régiront le fonctionnement des compagnies aériennes, des aéroports, des organisations de contrôle du trafic et des organes de soutien afin de créer un cercle vertueux de travailleurs prospères, d’entreprises rentables et de voyageurs satisfaits.

Le gouvernement doit instaurer et faire appliquer un ensemble de règles solides et des sanctions suffisamment sévères pour dissuader les comportements et vérifier que les améliorations requises sont apportées lorsque des violations sont signalées.

Les membres d'Unifor et moi-même sommes impatients de discuter de ce sujet avec vous. Le plus pressant est de régler les problèmes de normes d’emploi dans l’industrie, puis nous nous mettrons au travail pour établir des règles et des normes solides afin de créer une industrie plus favorable à tous.

Merci,

Lana Payne

Présidente nationale d’Unifor

Media Contact

Sarah McCue

Représentante aux communications - Ontario
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