Ne vous laissez pas berner par la dernière ruse de Facebook

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Message du président Jerry Dias

Cette chronique du président national d'Unifor, Jerry Dias, et de Daniel Bernhard, directeur exécutif des Amis de la radiodiffusion canadienne, a été publiée dans le Toronto Star.

Si le dernier projet de Facebook de payer 14 médias canadiens pour leur contenu était un effort de bonne foi pour soutenir le journalisme canadien, il n'aurait pas demandé aux médias participants de garder le secret, juste pour tâter le terrain.

Facebook dissimule ces accords derrière des ententes de non-divulgation parce que son intention réelle n'est pas de payer pour des informations, mais d'éviter de le faire.

Les plateformes telles que Facebook et Google s'enrichissent de manière démesurée grâce à un contenu qu'elles ne produisent pas et qu'elles ne paient pas. Les organisations journalistiques canadiennes investissent des centaines de millions de dollars dans des informations professionnelles et dignes de confiance. Les gens continuent de consommer ce contenu à un rythme élevé, mais les profits ne vont pas aux créateurs, mais à des profiteurs comme Google et Facebook, qui utilisent leurs monopoles pour accaparer le marché de la publicité numérique, ce qui décime les médias d'information légitimes.

Les chiffres parlent d'eux-mêmes. On estime que 45 % des emplois en journalisme écrit ont disparu depuis 2014, d'après une enquête menée auprès des salles de presse représentées par Unifor. Les effectifs de la télévision privée au Canada ont diminué de 40 % depuis 2006. Pendant ce temps, le cours de l'action de Facebook a plus que doublé pendant la pandémie.

C'est le cas du gouvernement australien, qui a compris que la société s'appauvrit considérablement lorsque les amateurs de conspirations entourant la COVID font un tabac et que les journalistes légitimes disparaissent. Sa réponse : le Code de négociation des médias d’information, une loi qui oblige Facebook et Google à conclure des accords commerciaux avec les journaux, les diffuseurs et les compagnies de médias numériques dont les revenus annuels ne dépassent pas 150 000 dollars.

Le Code impose un arbitrage contraignant pour empêcher Facebook et Google de faire baisser les prix et, à moins qu'ils ne concluent des accords avec toutes les compagnies de médias, ils ne peuvent afficher aucun contenu d'actualité. Cette clause « tout ou rien » est cruciale. Sans elle, Facebook pourrait faire baisser les prix par des tactiques de division et de conquête, en poussant les récalcitrants hors de la plateforme pour faire peur à tous les autres et les amener à accepter des accords dérisoires. La loi australienne rend cette pratique illégale, c'est pourquoi Facebook la déteste tant.

Mark Zuckerberg, PDG de Facebook, a tenté de mettre fin à l'insolence de l'Australie en retirant les actualités de sa plateforme pendant une semaine en février dernier. Heureusement, le Premier ministre australien Scott Morrison l'a fait plier, Mark Zuckerberg s'est agenouillé et le Code de négociation des médias d’information a désormais force de loi en Australie.

La colère australienne contre Facebook a touché un public mondial. Mark Zuckerberg ne voulait pas que Washington, Ottawa ou qui que ce soit d'autre suive l'exemple de l'Australie. Mais sa menace irascible s'est retournée contre lui de manière spectaculaire dans le tribunal de l'opinion publique, si bien qu’il a modéré son approche.

Il semble que le nouveau plan de Mark Zuckerberg ne consiste pas à empêcher la réglementation, mais à la devancer par des paiements symboliques qui créent l'illusion d’une bonne volonté. Le Canada est le premier pays test, car le ministre du Patrimoine Steven Guilbeault a catégoriquement déclaré que le Canada était le prochain pays à mettre en œuvre le système australien. Il a même fixé une date limite de juin pour la législation.

Il y a deux semaines, cependant, Steven Guilbeault a annoncé qu'il ne tiendrait pas ses promesses avant l'automne. Avec les élections qui se profilent à l'horizon, cela signifie qu'aucune mesure ne sera prise avant 2022 au plus tôt.

Les éditeurs désespérés ont été dévastés. Facebook a senti leur vulnérabilité et s'est jeté sur eux. Ces accords sont probablement secrets car ils révèlent que Facebook paie aux éditeurs canadiens environ 10 % de ce qu'ils paient en Australie. Les éditeurs n'aiment pas cela, mais quel choix ont-ils? Le gouvernement a promis à plusieurs reprises de les aider mais n'a pas tenu ses promesses.

Ce retard est un cadeau inattendu pour Mark Zuckerberg. Il sait que les éditeurs canadiens n'accepteraient jamais des sommes dérisoires s'ils pouvaient se prévaloir d'un arbitrage contraignant comme en Australie. Et il sait que si le Canada obligeait Facebook à payer un prix équitable pour les nouvelles ou à renoncer entièrement aux nouvelles, il paierait. Parce que les nouvelles de qualité sont extrêmement précieuses pour Facebook. C'est un parfum qui masque la puanteur irrémédiable des mensonges, de la haine, des conspirations et des escroqueries dont Facebook est désormais synonyme.

L'objectif ultime de Mark Zuckerberg est clair: empêcher le Canada et le monde entier de suivre les traces de l'Australie. Il veut nous dicter les règles avant que nous puissions lui imposer une autorité démocratique.

Pendant que les politiciens et les bureaucrates tergiversent, Facebook utilisera toutes les tactiques de division et de conquête possibles pour obtenir des accords d'éditeurs désespérés, avant que la réglementation ne rende ces tactiques illégales.

C'est ainsi que nous en sommes arrivés à ces 14 accords conclus avec le diable – des accords si mauvais que Facebook va tout faire pour les cacher.