L’effritement progressif de la mosaïque culturelle

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La société Rogers Broadcasting Limited demande en ce moment au Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (notre organisme de réglementation nationale de la radiodiffusion) de réécrire les règles régissant la télévision à caractère ethnique en Ontario, en Colombie-Britannique et an Alberta – et non au bénéfice des communautés ethniques.

Rogers veut réduire l'auditoire ethnique de sa programmation multilingue OMNI en éliminant les services qu’elle juge non rentables. L’entreprise demande la permission d’éliminer la moitié des communautés ethniques qu’elle dessert. Rogers veut plus de flexibilité pour diffuser sa programmation non canadienne et croit que la programmation communautaire locale est trop dispendieuse. C’est pourquoi l’entreprise tient aussi à abolir ce service.  Par conséquent, elle diffusera moins de nouvelles locales pour les communautés ethniques et de troisième langue.

L’entreprise (l’une des sociétés canadiennes les plus importantes et les plus riches) déclare que la radiodiffusion à caractère ethnique n'est pas rentable, qu’elle est une source de perte.

Nous savons que la programmation télévisuelle multilingue est vitale pour plusieurs communautés de nouveaux arrivants partout au Canada. La radiodiffusion à caractère ethnique permet non seulement de favoriser la diversité culturelle canadienne, elle contribue à bâtir les communautés (par l’entremise des nouvelles locales de langue autochtone), à procurer des occasions d’emplois (avec la production technique sur place, les journalistes et les personnalités en direct) et à informer le public (par l’entremise des nouvelles locales diffusées dans différentes langues).

Mais avant tout, il s’agit de faciliter une plus grande participation à la vie démocratique du Canada.

Ainsi, il n’est pas surprenant que les immigrants et les communautés de nouveaux arrivants au Canada aient été stupéfaits d’apprendre que Rogers réduisait les emplois et les émissions touchant les stations OMNI en mai 2013, les plus récents épisodes d’une série de compressions dans la radiodiffusion à caractère ethnique depuis les dernières années. 

Notre syndicat a déposé une plainte auprès du CRTC alléguant que Rogers viole les dispositions de sa licence. La population canadienne est d’accord. Plusieurs ont exprimé leurs frustrations devant le déclin de la programmation de qualité et le caractère local de la télévision communautaire et ethnique.

Par exemple, à OMNI-1, à Toronto, la programmation locale a été amputée de moitié depuis 2000-2001, selon le Forum for Research and Policy in Communications. Depuis 2005, le personnel à Toronto (vraisemblablement la ville la plus multiculturelle du pays) a été réduit de 80 pour cent, un niveau à peine plus élevé que les maigres effectifs d’aujourd’hui. En Alberta, les stations OMNI à Edmonton et Calgary n’embauche aucun journaliste local pour rapporter les nouvelles de la communauté. En 2010, Rogers a décidé de dissoudre les conseils consultatifs communautaires mis sur pied à l’origine pour obtenir les commentaires et la rétroaction sur la programmation des stations OMNI qui perdent contact avec leur auditoire ethnique.

Ce déclin constant des ressources consacrées à OMNI soulève de sérieuses inquiétudes au sujet de l'avenir de la radiodiffusion à caractère ethnique au Canada. Les jeunes téléspectateurs vont cesser de syntoniser ces stations si le contenu n’est pas pertinent. Or, ce contenu ne sera pas pertinent si l’entreprise continue de le négliger.

Par honnêteté envers Rogers, les règles du jeu entre les diffuseurs de contenu ethnique sont subjectives. La principale source de revenus d’OMNI provient de la publicité, mais cette source s’assèche progressivement au fur et à mesure que les canaux ethniques spécialisés arrivent en ligne. Certains canaux spécialisés peuvent exiger des droits d’abonnement aux usagers, une source de revenus qui n’est pas disponible aux diffuseurs en direct comme OMNI (par conséquent, les émissions sont gratuites par l’entremise d’une antenne de télévision). Le CRTC doit régler ce déséquilibre et nous espérons qu’il encadrera une partie de l’examen du Conseil de la politique relative à la radiodiffusion à caractère ethnique prévue pour 2016.  

Cependant, si Rogers croit que la meilleure façon de résoudre ses problèmes de concurrence est de diminuer le temps d’antenne des communautés ethniques (pour diffuser une programmation américaine plus lucrative), ce geste soulève la question de savoir si Rogers est toujours le radiodiffuseur le plus approprié pour la programmation à caractère ethnique en direct. 

Au final, nous le croyons. Non seulement parce que Rogers possède l’expérience en matière de radiodiffusion à caractère ethnique, mais aussi parce que l’entreprise détient les ressources nécessaires pour produire des émissions à caractère ethnique de bonne qualité.

Rogers Communications exploite une entreprise de plusieurs milliards de dollars qui a engrangé 1,7 milliard de profit en 2013. Sa filiale, Rogers Media, a réalisé des profits de 161 millions de dollars. L’entreprise a versé à ses actionnaires un dividende de plus de 870 millions de dollars.

Si Rogers continue à produire une programmation à caractère ethnique et multiculturel sans changer sa licence, il en coûterait 2 millions de dollars annuellement à OMNI, un coût relativement modeste pour desservir correctement les communautés de troisième langue. La radiodiffusion à caractère ethnique est au service de l'intérêt public et non uniquement pour remplir les coffres des entreprises.

La voix de nos communautés ethniques doit se faire entendre. Le CRTC tient des auditions le 8 avril afin de rendre une décision sur les compressions proposées par Rogers. Rogers a eu le privilège d’offrir ce service vital à nos communautés pendant des années. Veillons à que cette entreprise continue d’offrir un service de qualité pour de nombreuses années encore.