Comment les syndicats peuvent-ils mieux négocier pour les travailleuses et travailleurs à bas salaire ?

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Par Angelo DiCaro, directeur du Service de la recherche d’Unifor

La récente décision de l’Ontario de porter le plancher salarial provincial à 15 $ (y compris pour les serveurs) en a surpris plus d'un. Les progressistes-conservateurs au pouvoir ont fait campagne pour supprimer cette augmentation salariale lorsqu'ils ont brigué le pouvoir en 2018. Néanmoins, l'augmentation de 65 cents est une bonne nouvelle et – une fois de plus – déclenche un débat sur le besoin de salaires décents à travers le pays.

Comme toute personne ayant travaillé dans le commerce de détail le sait, les hausses du salaire minimum sont douces-amères.

On part du principe que lorsque le plancher salarial est relevé, tous les travailleurs et travailleuses s'en portent mieux. En fait, ce n'est pas le cas – pas pour tous les travailleurs et travailleuses. En réalité, une hausse du salaire minimum améliore la situation de certains travailleurs et n'aggrave celle d'aucun d'entre eux. Il s'agit d'une distinction importante.

Wal-Mart a été initiée à ce côté obscur de la théorie du salaire minimum en 2015.

Face à la réaction populaire des travailleuses et travailleurs à bas salaire, qui se sont mobilisés pour obtenir un salaire plus élevé et un syndicat, la bête de Bentonville a décidé de faire passer les salaires de départ de 9 à 10 dollars de l’heure dans tous les magasins à travers les États-Unis.

Il s'est avéré que les employés ayant plus d’ancienneté – ceux qui gagnent un salaire légèrement supérieur à 10 dollars et qui ne sont pas affectés par la hausse – se sont sentis lésés, et à juste titre. Beaucoup d'entre eux ont tout simplement démissionné.

Ce phénomène n'est pas exclusif à Wal-Mart. C'est un défi auquel sont confrontés tous les travailleurs et travailleuses à bas salaire, y compris ceux qui sont syndiqués. La différence est que, grâce aux syndicats (et à leur capacité de négocier collectivement), les travailleuses et travailleurs disposent d'un moyen de résoudre ce genre de problèmes, d'obtenir justice, sans nécessairement devoir plier bagage.

Unifor, par exemple, a saisi l'occasion d'aborder cet enjeu en particulier lors d'un cycle de négociations largement médiatisé avec les supermarchés de Metro en Ontario, en 2015. Les augmentations antérieures du salaire minimum ont permis de relever les taux de départ des travailleuses et travailleurs de ces épiceries, mais ont laissé les salaires stagner des travailleuses et travailleurs ayant de l’ancienneté. Le résultat? Les travailleuses et travailleurs nouvellement embauchés ont obtenu des augmentations, tandis que les travailleuses et travailleurs avec ancienneté ont fait du surplace. Ce n'est pas exactement un résultat équitable, comme les travailleuses et travailleurs de Wal-Mart peuvent en témoigner.

À la suite des plans mis en place par le précédent gouvernement libéral de l’Ontario, visant à augmenter le salaire minimum chaque année au taux d'inflation (toujours en vigueur aujourd'hui), ce problème devient perpétuel.

Le syndicat a donc fait preuve de créativité. Les négociateurs ont révisé les échelles salariales statiques existantes, proposant plutôt un ajustement automatique plus souple (appelé « salaire minimum plus ») afin de s'assurer que tous les travailleurs et travailleuses bénéficient, proportionnellement, de toute augmentation future du salaire minimum. Par conséquent, tous les membres d'Unifor, dans la grille salariale, recevront l'augmentation promise de 65 cents en janvier. Voir la figure 1.

Figure 1: Échelle salariale des employées et employés à temps partiel dans les épiceries Metro représentées par Unifor (nouvelle entente avec les épiceries Dominion)

Heures travaillées

Échelle actuelle

Salaires à partir de novembre 2021

Salaire minimum 14,35 $

Salaires à partir de janvier 2022

Salaire minimum 15 $

0 – 500

Salaire minimum

14,35 $

15,00 $

501 – 1000

SM + 0,25 $

14,60 $

15,25 $

1001 – 1500

SM + 0,50 $

14,85 $

15,50 $

1501 – 2000

SM + 0,75 $

15,10 $

15,75 $

2001 – 2500

SM + 1,00 $

15.35 $

16,00 $

2501 – 3250

SM + 1,25 $

15,60 $

16,25 $

3251 – 4000

SM + 1,50 $

15,85 $

16,50 $

4001 – 4750

SM + 1,75 $

16,10 $

16,75 $

4751 – 5750

SM + 2,00 $

16,35 $

17,00 $

5751 – 6750

SM + 2,25 $

16,60 $

17,25 $

6751 – 8000

SM + 2,50 $

16,85 $

17,50 $

8001 +

Taux finaux négociés entre le syndicat et la compagnie

Cette approche a donné des résultats positifs. Les salaires des employés des supermarchés sont bien plus élevés que ce qui aurait été négociable autrement, et il y a un alignement politique plus étroit entre les luttes communautaires pour des salaires décents et les conventions collectives. Le modèle est en train de faire son chemin dans d'autres conventions, y compris celles des fournisseurs de services alimentaires et des pharmacies syndiqués.

Les travailleuses et travailleurs à bas salaire ont tout à fait le droit d'exprimer leur frustration lorsque le salaire minimum augmente sans qu'ils en retirent aucun avantage. Il s'agit d'une réaction naturelle aux pratiques salariales des employeurs de l'ensemble du secteur, fondées sur un traitement inégal et discriminatoire.

Dans le secteur du commerce de détail, il n'est pas difficile de trouver des commis à temps partiel qui gagnent moins que ceux qui occupent un emploi à temps plein, alors qu'ils font le même travail. Il en va de même pour les emplois à prédominance féminine (comme les caissières) qui gagnent des salaires bien inférieurs à ceux des emplois à prédominance masculine, sur le même lieu de travail.

Les dispositions de négociation créative, comme le « salaire minimum plus », ne peuvent pas annuler des décennies d'efforts déployés par les employeurs pour aplanir les coûts salariaux et favoriser le travail précaire. Elles peuvent cependant encourager les travailleuses et travailleurs à bas salaire à réaliser que, grâce aux syndicats, un changement réel et significatif est possible.